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Michel Tibayrenc éclaire le débat sur les races humaines


Propos recueillis par Hassan fondateur du CERCLE COBALT


Depuis quarante-cinq ans, Michel Tibayrenc, docteur en médecine, docteur d’Etat es sciences, consacre sa carrière à la génétique et à l’évolution des maladies infectieuses. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages spécialisés, comme «On Human Nature : Biology, Psychology, Ethics, Politics, and Religion» (Elsevier) [2], et des livres destinés au grand public, comme «Notre humaine Nature» (éditions rue de Seine) [3], coécrit avec Francisco Ayala. Sa rigueur scientifique et sa curiosité naturelle l’amènent à aborder des sujets où les préjugés et les idéologies sont souvent un frein majeur à une compréhension honnête. Sa conception des races humaines comme des sous-espèces ou races géographiques, en accord avec les définitions en vigueur en anthropologie physique et en génétique des populations, et son constat de différences innées entre populations géographiques, notamment face à la maladie, exigent une rigueur méthodologique sans faille et une exactitude des informations irréprochable afin que la science ne succombe pas aux menaces de l’ «obscurantisme bien intentionné».


Qu’est-ce qui vous a amené à explorer le thème des races humaines ?


La question me préoccupe depuis l’aube de ma carrière dans les années 1980. Affecté en Bolivie pour plusieurs années par mon organisme de tutelle, l’ORSTOM (Office de Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer, maintenant IRD, Institut de Recherche pour le Développement) [6], j’avais été séduit par la diversité ethnique de ce magnifique pays, et intrigué par le décalage apparent entre la doxa déjà en cour (« les races humaines n’existent pas ») et les connaissances génétiques dont nous disposions déjà sur la diversité génétique humaine.

Pourquoi la notion de races humaines est-elle souvent considérée comme pseudo-scientifique ?


Probablement parce qu’elle a été largement instrumentalisée dans le passé par des idéologies condamnables (esclavagisme, colonialisme, nazisme), ce qui l’a disqualifiée.

Comment définiriez-vous la notion de race humaine ?


Une remarque d’emblée : le terme de « race » heurte l’oreille et effraie, pour des raisons historiques qu’il est inutile de rappeler. Ce fort rejet ne doit pas être traité à la légère. Cependant, je n’ai trouvé aucun terme de substitution convenable. Dans la terminologie actuelle, on parle de « groupes ethniques », de « groupes d’ascendance » ou de « populations géographiques ». Mais cette prudence sémantique relèverait largement de la « political correctness », comme noté par Jordan (2021, cahiers de l’Urmis) [7], car conceptuellement, ces euphémismes recouvrent exactement la notion de race humaine telle qu’élaborée par l’anthropologie physique (Henri Vallois) ou la génétique des populations (Theodosius Dobzhansky, Ernst Mayr, Daniel Hartl, Francisco Ayala).

Cette notion, comme les spécialistes de ces disciplines y insistent, semble répondre de façon très satisfaisante au concept taxonomique de sous-espèce ou race géographique, variants géographiques d’une même espèce présentant des traits spécifiques remarquables. Ce concept très souple, très proche d’une observation directe des données brutes, ne stipule nullement que ces races géographiques sont chacune homogènes et strictement séparées les unes des autres, comme l’édicte la notion erronée de race typologique, constamment mise en avant par les tenants de la doxa « les races humaines n’existent pas » (voir plus loin). Adamon (The Condor, 1949) a proposé le critère des 75% pour décider si une sous-espèce vaut la peine d’être décrite : il faut pouvoir distinguer 75% des individus de la sous-espèce A de 100% des individus de la sous-espèce B. On est loin des exigences drastiques de la notion de race typologique.

Pouvez-vous donner un aperçu de l’évolution du concept de races humaines depuis le siècle des Lumières jusqu’à nos jours ?


D’un point de vue taxonomique, la description des races humaines a assez peu changé depuis Charles Linné (Systema Naturae, 1758) : de 5 à 7 subdivisions majeures. Ce qui a bouleversé nos connaissances, c’est l’apport considérable de la génétique des populations et de la génomique (étude du génome entier).

Des scientifiques de grande importance tels que Henri Victor Vallois [8], Theodosius Dobzhansky [9] ou encore Ernst Mayr [10] ont, tout au long de leur carrière, défendu le concept de races humaines ?


C’est exact. Dobzhanzky, un des pères de la « théorie synthétique de l’évolution », a toujours défendu le concept de race humaine [11], contrairement à ce qui a été écrit récemment (Yudell et col., Science, 2016) [12]. Comme dit plus haut, il assimilait les races humaines à des sous-espèces. Même chose pour Mayr et Vallois [13]. Mayr considérait que les gens pour qui les races humaines n’existaient pas « ignoraient manifestement la biologie moderne. » [14]. Cette affirmation est excessive. En effet, la notion de la non-existence des races humaines a été défendue par des scientifiques de tout premier plan, comme Lucas Cavalli-Sforza, Richard Lewontin ou Albert Jacquart. Dobzhansky les considérait comme « un groupe de chercheurs peu nombreux mais bruyants ». Bruyants, certes, mais de moins en moins peu nombreux.


Les sous-espèces sont très répandues dans le monde animal. Elles font le bonheur des collectionneurs de carabes ou de cétoines. Un exemple de paires de sous-espèces : le zébu et le bœuf européen. Ils présentent des différences morphologiques remarquables, ce qui avait conduit anciennement à les considérer comme des espèces différentes (Bos indicus et Bos taurus). Mais ils sont parfaitement interféconds, et en Thaïlande, pays que je connais bien, on trouve nombre d’individus intermédiaires. Les différences ne se limitent pas à la morphologie. Le zébu thaïlandais est très résistant au Trypanosoma evansi, un parasite proche de celui de la maladie du sommeil, alors que les vaches importées d’Europe y sont très sensibles. De même, les populations géographiques humaines (les « races ») présentent de fortes différences de sensibilité à nombre de maladies.

Si l’on recentre le débat sur le concept de races humaines en tant que sous-espèces ou races géographiques, on voit qu’un des premiers défenseurs de l’antiracisme scientifique, l’anthropologiste américain F.B. Livingstone (Current Anthropology, 1962) [15], un des principaux contradicteurs de Dobzhansky, « appuyait où ça fait mal », puisqu’il entendait disqualifier le concept de sous-espèce en général.

On peut discuter à l’infini de la valeur de telle ou telle catégorie taxonomique. Reste le fait que de nos jours, beaucoup de zoologues continuent de décrire des sous-espèces.

En l’état actuel des connaissances, la définition de la race humaine proposée par Theodosius Dobzhansky comme fréquence allélique est-elle correcte ? Dans le sillage des avancées majeures de la génétique des populations, et spécifiquement de la publication de l’important article de Rosenberg en 2005, Noah A., et al. « Clines, clusters, and the effect of study design on the inference of human population structure. » La publication de Rosenberg confirme-t-elle ou réfute-t-elle la définition de Dobzhansky ?


Rappels :

(1) Fréquence : nombre de fois où une catégorie donnée est représentée dans la population totale à l’étude. Dans un jeu de cartes, la fréquence des cartes « noires » est de 50%, ou 0,5. Dans un jeu de 32 cartes, il y a quatre rois. La fréquence de la catégorie « roi » est de 4/32 = 12,5% ou 0,125.

(2) Les allèles sont des formes moléculaires différentes d’un même gène. Un gène = une séquence d’ADN commandant un trait donné. Chez chaque individu humain, chaque chromosome existe en deux exemplaires. Il y a deux exemplaires de chaque allèle, un qui vient du père, un, de la mère. Si les deux allèles sont moléculairement identiques, l’individu est dit « homozygote ». Si les deux allèles sont différents, l’individu est « hétérozygote ».


Les populations géographiques humaines diffèrent par leurs fréquences alléliques, par exemple pour les gènes commandant les groupes sanguins. Les fréquences de ces groupes sanguins, A, B, O, Rh (+) et (-) ne sont pas les mêmes chez Européens, Africains, Asiatiques. Un panel de gènes adéquat permet de caractériser chaque groupe géographique jusqu’à une échelle très fine : par exemple : distinguer statistiquement Suisses francophones, italophones, germanophones. Ce n’est pas que le fait de parler français, italien ou allemand soit génétiquement déterminé : cela dénote simplement qu’on a tendance à épouser quelqu’un qui parle la même langue que vous. Ceci explique qu’évolution linguistique et évolution génétique sont corrélées, comme l’ont montré Cavalli-Sforza et col. (Proceedings of the National Academy of Sciences USA, 1992) [16].

Donc, si l’on accepte la definition de race humaine = sous-espèce, la définition de Dobzhansky, basée sur les fréquences alléliques, est pertinente. En effet, les sous-espèces en général différent par leurs fréquences alléliques et non pas par la possession d’allèles spécifiques, présents chez telle sous-espèce et absents chez telle autre.

Les résultats de Rosenberg [17], qui sont basés sur les fréquences alléliques, confirment indirectement la définition de Dobzhansky. Cependant, Rosenberg et col. [17] ont insisté sur le fait que leurs résultats ne sauraient être considérés comme une confirmation de la race en tant qu’entité biologique.


Cependant, certains chercheurs de l’époque, comme Cavalli-Sforza et Richard Lewontin, étaient fortement opposés à l’idée de races humaines. Disposaient-ils de nouvelles connaissances ou méthodes leur permettant de réfuter l’idée de races humaines ?


C’était l’’époque de l’avènement des premiers marqueurs génétiques (isoenzymes, microsatellites), qui permettaient d’élaborer des modèles de génétique des populations plus fiables. Mais ces nouveaux modèles peuvent être interprétés de différentes manières, comme je le montre dans mon livre « notre humaine nature », écrit avec mon regretté compagnon scientifique Francisco Ayala. Cavalli-Sforza et plus encore, Lewontin ont interprété ces nouvelles données dans le but de réfuter l’existence des races humaines. Ils suivaient en cela la stratégie désormais classique de l’« antiracisme scientifique », qui vise à éliminer le racisme en disqualifiant scientifiquement le concept de race humaine.


Je considère personnellement que cette stratégie est un cul-de-sac dangereux. Elle revient à dire que si certaines données scientifiques cautionnaient le racisme, il serait licite d’être raciste. Pour moi, l’indispensable combat contre le racisme doit se situer sur un plan strictement moral, éthique, politique.

Pouvez-vous expliquer le sophisme de Lewontin et ses implications dans le débat sur les races humaines ?


Le titre de l’article séminal d’A.W.F. Edwards de 2003 (BioEssays) est : « Human genetic diversity: Lewontin’s fallacy » [18], que l’on peut traduire par « l’erreur », ou « l’illusion » de Lewontin. J’ai usé du terme un peu taquin de « sophisme » parce qu’on peut soupçonner que Lewontin a présenté sciemment ses données de manière à saper le concept de race humaine. En effet, j’y insiste, cet homme était un généticien de tout premier plan, et son « erreur » ou son « sophisme » ne sauraient être mis sur le compte d’une quelconque incompétence.

Dans son article de 1972 dans Evolutionary Biology [19], Lewontin montre que 85% de la diversité génétique humaine s’observe au sein des grands groupes géographiques (les « races »), alors que seulement 15% sont recensés entre les groupes géographiques. Cet argument a été utilisé de manière répétée par les tenants du l’ « antiracisme scientifique ».

En fait, l’argument peut être contesté de plusieurs manières.

Premièrement, comme le développe Edwards, le modèle utilisé par Lewontin (la statistique « Fst ») est une « boîte noire », qui occulte certaines propriétés remarquables des marqueurs génétiques, en particulier ceux impliqués dans les 15% ayant trait aux différences entre populations géographiques. Ces 15% vont tous dans le même sens, ils sont « congruents », et plus on ajoute de marqueurs, plus cela se confirme, plus les populations géographiques apparaissent différenciées les unes des autres, alors que rien ne change au niveau de la Fst. Autrement dit, quand on analyse finement ces marqueurs différenciant les populations, on peut classifier ces populations, et on retombe sur les grands groupes géographiques, Africains, Européens, Asiatiques, Amérindiens, Océaniens.

Deuxièmement, et cela renforce le premièrement, la statistique de Lewontin reposait sur ce qu’on appelle des variants « communs », ceux dont la fréquence est relativement élevée dans toutes les populations. Si l’on considère les variants « peu fréquents » (fréquence inférieure à 5%) ou plus encore les variants « rares » (fréquence inférieure à 0,5%), on a un tout autre tableau. Ces variants tendent à être spécifiques de populations données. Autrement dit : ils renforcent considérablement les différences entre populations géographiques. Or, à la différence des variants « communs », ces variants peu fréquents ou rares jouent un rôle essentiel dans la genèse des « phénotypes » (phénotype = toutes caractéristiques essentielles des organismes. Non seulement couleur de la peau ou taille ou force musculaire, mais également taux de sucre dans le sang, tension artérielle, sensibilité aux maladies etc.).

En résumé : l’argument de Lewontin est une donnée scientifique très importante, mais il ne saurait être une réfutation définitive de l’existence de races humaines.

En fait, j’essaie de montrer dans mon livre : « notre humaine nature », qu’on ne peut dire dans l’absolu, ni qu’il y a des races humaines, ni qu’il n’y en a pas. L’une ou l’autre proposition sont des modèles. En science, il n’y a pas de vérité absolue, il n’y a que des modèles, des hypothèses de travail, provisoires par essence. Le tout est de trouver le modèle qui « colle » le mieux aux données. L’existence ou la non-existence des races humaines est largement une affaire de définition. Le modèle typologiste ne « colle » pas, personne n’en disconvient. Par contre, à mes yeux, le modèle « sous-espèce » « colle » plutôt bien.

En Amérique du nord et en Europe de l’ouest, la notion de non-existence des races humaines est très répandue, voire majoritaire, plus du reste chez les spécialistes de sciences humaines que chez les biologistes. En Europe de l’est, en Russie, et en Chine, il en va tout autrement [20]. Considérer que les scientifiques de ces pays « se plantent » obligatoirement serait hasardeux, voire raciste. Il y a débat, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas consensus, comme on le soutient souvent de façon erronée.


Pouvez-vous expliquer les défis philosophiques et scientifiques que pose la définition de catégories biologiques telles que l’espèce et la race ?


Philosophie : ce n’est pas ma partie forte. Je laisserai cette partie de la question de côté.

Scientifiquement parlant, établir une taxonomie (démarche visant à classer les catégories du vivant) est toujours un défi conceptuel. C’est inattendu pour le grand public, mais même la notion d’espèce, qui pourrait apparaître très simple et consensuelle, fait l’objet de multiples définitions. Hey (2001, Trends in Ecology and Evolution) [21] a dénombré pas moins de 24 concepts d’espèces différents !

Définir un taxon, c’est-à-dire une unité de classification, c’est en fait formuler une hypothèse de travail, avec un pouvoir prédictif le plus satisfaisant possible. La catégorie « race humaine » fait l’objet d’âpres débats, en premier pour des raisons idéologiques et politiques bien compréhensibles. Si l’on accepte la définition très souple de race comme sous-espèce, nous avons un bon pouvoir prédictif. Ce concept ne stipule nullement, à la différence du concept « typologiste », que les races doivent être strictement délimitées et montrer chacune une grande homogénéité biologique et génétique. Il prédit simplement que les populations géographiques diffèreront les unes des autres par de nombreux traits, mais que ces différences seront avant tout de niveau statistique, probabilistique. De plus, elles seront beaucoup plus observables au niveau des populations qu’au niveau des individus. Par exemple, l’intolérance au lactose (le sucre du lait) sera en moyenne plus fréquente chez les Asiatiques que chez les Européens de l’ouest. Cela ne veut pas dire que tous les Asiatiques seront intolérants au lactose, et tous les Européens de l’ouest, tolérants.

Enfin ce concept admet parfaitement que chaque population géographique (chaque « sous-espèce »), loin d’être homogène, peut montrer une grande variabilité. Au sein des populations européennes, par exemple, il est facile d’observer qu’en moyenne, Suédois et Sardes montrent d’importantes différences. Mais on trouvera toujours des petits Suédois bruns et des grands Sardes blonds.







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